Le 29/05/2020

La conspiration du vol des oiseaux (conspiration et biais de raisonnements humains) #0234



Dans cet épisode on parle de certains biais de raisonnements et du développement du vol chez les oiseaux !

Bonjour et bienvenue,

c'est Bertrand de la Fondation MAGister,

l'École des Héros du Monde Réel.

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Et si les théories du complot étaient le reflet d'une tendance instinctive à enrober des événements "naturels" dans un contrôle illusoire ?

Et si ce qui était manipulé n’était pas le peuple mais notre perception du peuple (et des choses en général) ?

Et si cette manipulation était naturelle et endogène ?

...

Pour comprendre où je veux en venir,

il faut remonter dans la réflexion et faire un détour pour comprendre quelques uns des mécanismes psychologiques de l'ego et de l'agentivité.

Et c'est ce qu'on va faire dans cet épisode.

...

Beaucoup de phénomènes donnent l'impression qu'ils tendent vers quelque chose et créent une forme de continuité logique.

Mais un phénomène qui donne l’impression qu’il tend vers quelque chose et crée une forme de continuité logique n’a pas forcément d’intention ou de finalité à sa cause. 

Le problème c’est que notre système cognitif humain est tellement spécialisé pour inférer les intentions de nos congénères 

(ce qui est extrêmement bénéfique et crucial pour évoluer dans le monde social), 

qu’en conséquence nous avons tendance à inférer des intentions un peu partout, là où il n’y en a pas. 

Plus généralement notre système cognitif est très spécialisé pour raisonner en termes de but et de finalité en tant que forces qui guident et dirigent le comportement, la création, le développement, etc : ce qu’on appelle le raisonnement téléologique. 

Nous ne présupposons jamais que les comportements de nos congénères ne viennent de nul part, nous présupposons toujours qu’il y a une « source » pour les expliquer. 

De la même manière nous ne présupposons jamais qu’un objet ou même une œuvre d’art a été créée sans finalité ni intention. 

Même si un artiste ne revendique aucune intention derrière une œuvre, on se dit qu’il a forcément cherché à exprimer quelque chose. 

C’est très naturel pour nous de raisonner sur les choses et de les expliquer à la lumière de leur but initial ou de leur finalité, 

et à l’inverse c’est très difficile ne pas le faire ;

ce qui au passage est le signe d’un système cognitif fondamentalement orienté vers le futur,

qui ne peut pas s’empêcher d’imaginer, de considérer et de concevoir les possibilités d’actions, 

la continuité, les points d’origine, le mouvement (et les causes du mouvement) à travers le temps, 

même quand ce n’est pas nécessaire et/ou pertinent. 

Systématiquement chercher à imaginer, considérer et concevoir tout cela est probablement très adaptatif 

dans le sens où cela prépare nos capacités d’anticipation, de compréhension et de conception du futur, 

ainsi que nos capacités de créer, construire et concevoir de manière générale. 

Si on ne se préparait pas à utiliser un objet dès qu’on le perçoit, 

alors il serait probablement beaucoup plus difficile de penser à l’utiliser quand on aura besoin d’un objet ayant sa fonction. 

Si on ne cherchait pas à comprendre les intentions d’autrui, alors il serait probablement beaucoup plus difficile de ne pas se faire manipuler ou surprendre négativement. 

Si on ne cherchait pas à comprendre et concevoir l’origine de quelque chose, 

alors il serait probablement beaucoup plus difficile de concevoir et recréer quelque chose de similaire dans notre vie,

mais aussi de comprendre ce que sont en train de faire nos congénères.

...

Cette recherche de l’origine est notamment ancrée dans les dynamiques dopaminergiques de notre cerveau, 

qui servent à rembobiner le passé et rétro-comprendre où et comment obtenir quelque chose qui nous a satisfait, offert de valeur ou plus généralement surpris. 

En effet quand quelque chose nous satisfait de manière inattendue (e.g., trouver de la bonne nourriture), on ressent de la surprise. 

Et cette surprise déclenche un ensemble de processus mentaux, qui grossièrement nous fait essayer de retracer dans notre mémoire le chemin qui a mené à cette surprise, 

et plus généralement de comprendre pourquoi cette surprise est arrivée, de sorte à la reproduire dans le futur si c’était une bonne surprise, 

ou à ne pas la reproduire dans le futur si c’était une mauvaise surprise. 

Par exemple admettons que l’on soit en train de débarrasser une table à manger

et que l’on transporte beaucoup d’assiettes et de couverts, 

et que sur notre chemin on a failli faire tout tomber mais que l’on s’est rattrapé : 

l’émotion de peur et de surprise va quand même se déclencher juste après alors que l’on s’est bien rattrapé, 

de sorte à nous interpeller et nous faire réfléchir sur ce qu’on le vient de vivre, 

à « rembobiner » le passé, et ainsi nous pousser à comprendre ce qui a pu causer cette perte d’équilibre 

(par exemple réaliser que l’on avait pris trop de couverts, et donc que dans le futur il faudra faire attention à ne pas en prendre autant en même temps) 

plutôt que de passer à autre chose sans réfléchir. 

De plus la surprise laisse un « marqueur somatique » qui va se comporter comme un signal de « warning » implicite la prochaine fois que l’on se retrouvera au début de cette trame narrative 

(on ressentira l’émotion finale dès le début de la trame narrative). 

Autrement dit de manière résumée, non seulement notre cerveau regarde « en avant » et essaie de comprendre et de renforcer la narration et la continuité qui va mener à de la valeur (identifier des buts et chercher à les atteindre) 

mais en plus il fait la même chose en regardant en arrière : il essaie de comprendre et de renforcer la narration et la continuité qui a mené à des événements associés à de la valeur (positive ou négative). 

Et il faut bien comprendre que ce n’est pas simplement du renforcement global et aveugle de tous les souvenirs qui ont précédés l’événement de valeur, 

mais du renforcement des éléments narratifs pertinents identifiés par le raisonnement téléologique ayant été initié par la surprise. 

Notre esprit regarde le passé à la lumière de ce qu’il a appris dans le présent pour identifier de nouvelles relations adaptatives pertinentes à savoir. 

Et là aussi, en conséquence de tous ces biais, on a tendance à percevoir des buts, des finalités 

et plus généralement des liens de causation un peu partout, là où il n’y en a pas. 

...

« L'herbe étant rare dans la savane, la girafe doit atteindre le feuillage des arbres pour se nourrir, 

dès lors l'habitude soutenue et l'effort pour l'atteindre entraînèrent un allongement de ses pattes avant et de son cou au fil des générations » 

Ainsi écrivait Jean-Baptiste de Lamarck au 18ème siècle, avant que la théorie de l’évolution de Charles Darwin ne s’impose.

La raison pour laquelle sa théorie est venue est premier c'est parce qu'elle est téléologique et donc plus intuitive pour notre esprit humain que celle de la sélection naturelle de Charles Darwin.

...

Quand on observe la complexité du monde et de la vie dont on fait partie, et la façon dont ils se sont développés, 

cela paraît tellement bien construit, que les biais de raisonnements téléologiques de notre cerveau humain,

c'est à dire ces biais qui nous poussent à retracer l'origine vis-à-vis de la finalité,

peuvent très facilement nous pousser à penser que tout cela est le fruit d'un grand plan divin. 

Intuitivement, on se dit que pour en arriver à un tel résultat, il a nécessairement fallu partir à l’avance avec un grand plan et avec les bons moyens. 

Il a fallu penser le futur, comme nous on le fait. 

...

Mais quand on étudie la biologie et l'évolution, on se rend compte qu'en fait, cela peut tout à fait se faire à l'envers. 

Parce que les petits éléments de la nature, ont naturellement tendance à s'exadapter et acquérir des rôles ou des fonctions secondaires au cours de leur existence. 

Par exemple, il est difficile de comprendre comment les ailes et l’instinct de voler qui permettent aux oiseaux de voler ont pu se développer sans que d’une manière ou d’une autre, 

il n’y ait eu à l’avance l’idée et la conscience initiales de la fonction de voler pour guider le développement de ces ailes et de cet instinct. 

En effet, la sélection naturelle ne sélectionne jamais un trait, mais sa ou ses fonctions adaptatives existantes. 

Or des petites ailes ne sont pas suffisantes pour voler, 

et donc il n’y aucune raison que de petites ailes puissent évoluer progressivement parce qu’elles servent à voler puisque cette fonction n’est possible que si les ailes sont bien développées. 

Et ça la nature n’a aucun moyen de l’anticiper.

Mais en fait ce type de problème est déroutant à comprendre car on essaie à tort de connecter un « comment » avec le mauvais « pourquoi » : 

dans l'histoire de l'évolution, les ailes d’oiseaux ne sont pas apparues en relation avec la fonction de voler. 

Ce sont tout simplement des bras qui se sont progressivement spécialisés en organes permettant de réguler la chaleur, « plume par plume ». 

C’est grossièrement l’équivalent de nos vêtements. 

Quand l’animal a besoin de fraîcheur, il ouvre ses bras bien habillés, voire les secoue pour ventiler ; 

et quand il a besoin de chaleur il les referme sur son corps. Pratique. 

Et il s’avère que cette fonction devient optimale quand l’habillage de ces bras ailés recouvre l’ensemble du corps de l’animal : cela permet de minimiser la perte de chaleur (et donc d’énergie) en hiver. 

Et il s’avère également que de manière purement fortuite des ailes de cette proportion… permettent de voler. 

C’est juste que l’animal ne le sait pas encore, car ce n’est jamais rentré dans son répertoire de comportements. 

Mais l’outil mécanique et le potentiel physiques de voler sont déjà là, et pour une telle fonction c’est probablement l’aspect le plus critique. 

Il manque simplement à l’animal l’usage, « l’instinct » d’utiliser ses ailes pour voler. 

Et c’est là qu’intervient l’effet Baldwin. 

Tôt ou tard, certains individus d’une espèce animale ayant développée de telles ailes vont par accident les utiliser pour faire un proto-vol conférant un avantage fonctionnel. 

Par exemple l’animal va pouvoir battre des ailes lors d’un bond (améliorant sa capacité de sauter), 

il va pouvoir ouvrir les ailes et planer lors d’une chute qui aurait été mortelle, 

ou agiter nerveusement ses ailes pour s’évader d’un prédateur (ce dernier point est plausible étant donné que les poules ne peuvent pas voler mais utilisent leurs ailes pour s’évader d’une menace).

Si ce genre d’accidents se répètent, l’animal va apprendre ces comportements et pouvoir les réutiliser plus facilement dans les situations les ré-évoquant.

Notons aussi que si un oiseau voit un autre oiseau faire ce type d’usage de ces ailes, il pourra l’imiter. 

Ainsi, à travers les générations, les individus qui étant donné leur gènes, vont avoir une plus grande propension à déclencher ces usages non innés de leurs ailes, une faculté d’apprentissage supérieure de ces usages, et une faculté d’imitation supérieure de ces usages, 

vont petit à petit devenir de plus en plus nombreux et devenir la norme de la population ; 

les lignées d’individus qui en sont le moins capables auront un désavantage et disparaîtront progressivement. 

Et bien sûr, au sein de cette nouvelle population, le schéma va se répéter : les individus seront d'autant plus favorisés qu'ils apprendront plus vite, et ainsi de suite, jusqu'à ce que cet usage des ailes semble devenir un instinct et que la capacité de voler proprement prenne son envol. 

Et c’est seulement à partir de là que tout l’aspect aérodynamique physique des ailes et même du corps entier de l’oiseau (notamment le poids) vont être optimisés pour le vol à travers la sélection naturelle : 

les oiseaux qui perdent trop d’énergie lors du vol ne pourront pas voler aussi longtemps et aussi efficacement que les autres, 

et donc aurons moins d’avantages adaptatifs que les autres. 

C’est d’ailleurs pour cette même raison que les individus de certaines espèces d’oiseaux volent instinctivement ensemble de manière parfaitement coordonnée, c’est plus optimisé. 

Bien sûr il est improbable que les ancêtres de ces oiseaux aient « intentionnellement » développé cette capacité de voler en formation pour optimiser leur vol, 

comme il était tout aussi improbable que les ancêtres de ces ancêtres développent des ailes pour voler. 

En revanche, un moment donné de l’histoire, certaines populations ont probablement commencé à voler grossièrement ensemble pour migrer et garder les bénéfices du groupe une fois arrivés à destination. 

À ce stade, on peut supposer que les individus qui se perdaient en cours de route, qui s’éloignaient trop, ou qui n’arrivaient pas à suivre le groupe lors du voyage ont été naturellement éliminés. 

Puis par un nouvel effet Baldwin, les descendants de ces populations d’oiseaux ont évolué pour optimiser leur capacité de gérer ce type de vol, jusqu’à la parfaire. 

Progressivement, les oiseaux ont épousé au mieux la forme des contraintes induites et imposées par le monde auquel leur vie est accouplée. 

L’intelligence c’est de s’inscrire dans monde pré-établi et de s’interfacer avec celui-ci.

Que cela soit fait avec ou sans conscience.

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L’émergence de la fonction de vol chez les oiseaux est un exemple de phénomène téléonomique : 

un phénomène ayant l’apparence d’être dirigé et guidé par un but initial/une finalité (ici la finalité de voler), mais qui ne l’est pas. 

Le phénomène donne l’impression qu’il tend vers quelque chose (la création d’ailes parfaites pour voler) et qu’il continue le développement commencé, mais c’est juste une apparence : il n’y a pas d’intention ou de finalité derrière.

À travers des mécanismes complètement aveugles, des développements comme celui-ci peuvent avancer intelligemment dans certaines directions, pratiquement comme s’ils étaient guidés par une intention et une finalité.

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Encore une fois, la raison pour laquelle nous avons de la facilité à imaginer une intention et une finalité est parce que notre système cognitif humain est spécialisé pour inférer les intentions et raisonner sur les choses vis-à-vis de leur but initial et de leur finalité. 

De plus nous voyons les buts et les finalités en tant que forces qui guident et dirigent le comportement, la création, le développement, etc, ce qui nous aide à concevoir et construire le futur. 

Et enfin, nous confondons largement le concept de « fin » et de « finalité » : il peut y avoir une fin sans finalité. 

Conceptualiser une fin comme un effet qui se dessine après le développement et non comme une cause d’origine qui guide le développement, est pour nous contre-intuitif. 

Cela semble absurde. 

Mais comme le montre cet exemple, les choses peuvent être « recyclées » et acquérir une fin, un rôle ou encore une fonction a posteriori, c'est à dire après avoir été développées. 

Ce qui apparaît comme étant le fruit d'un grand plan complexe pensé à l’avance peut tout à fait émerger de manière incidente à l'accumulation de petites choses qui se sont progressivement réorganisées entre elles. 

À travers des mécanismes aveugles, des développements peuvent s’organiser et avancer intelligemment dans certaines directions.

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Bref, les mêmes biais téléologiques qui nous induisent en erreur pour comprendre le monde naturel,

sont les biais qui nous induisent à voir des conspirations dans le monde.

Croire que les ailes d'oiseaux se sont développées pour voler est ainsi une sorte de conspiration.

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Comme disait Abraham Maslow,

"Tout ressemble à un clou pour qui ne possède qu'un marteau"

Et c'est un peu ça l'idée.

Notre cerveau humain étant un outil spécialisé pour comprendre les buts et les intentions,

il a tendance à déborder et interpréter toutes sortes de choses dans cette logique là.

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Sur ce on continue de parler de tout ça dans le prochain épisode.


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